Dans toutes les fratries, il y a quelqu'un qui porte plus — et ça ne se dit pas
Il est 23h17. Nathalie, 52 ans, envoie un message WhatsApp à son frère Thomas. « Maman a appelé quatre fois aujourd’hui pour le même sujet. J’ai rappelé quatre fois. Ça fait deux semaines que je gère ça seule. Tu pourrais parfois décrocher ? »
Thomas ne répond pas ce soir-là. Il met un pouce levé.
Nathalie me l’a racontée lors d’un entretien sur les aidants familiaux. Ce qui l’avait le plus blessée, m’a-t-elle dit, ce n’était pas l’absence de réponse. C’était le pouce levé. « Comme si j’avais partagé une photo de vacances. »
Dans les fratries, il y a presque toujours quelqu’un qui porte plus. Et personne ne le dit vraiment — pas avant que quelque chose casse.
Le déséquilibre qu’on ne nomme pas
Les études sur la prise en charge des parents âgés sont constantes là-dessus : dans une fratrie, la charge repose le plus souvent sur une seule personne. Généralement la fille aînée. Généralement celle qui vit le plus près. Généralement celle qui a décroché une première fois pour une urgence, et à qui on n’a jamais vraiment repassé le relais.
Selon une enquête DREES de 2021 sur les aidants en France, 64 % des aidants principaux de parents âgés sont des femmes. Et dans les fratries où un parent est dépendant, la répartition équilibrée reste l’exception.
Ce déséquilibre n’est presque jamais décidé. Il s’installe. Parce que quelqu’un est disponible, parce que quelqu’un vit à dix minutes, parce que quelqu’un n’a pas su dire non la première fois. Et une fois en place, personne n’a vraiment intérêt à le nommer.
Pourquoi les rôles se figent
Les fratries face au vieillissement des parents, c’est une chose particulière : les vieux rôles d’enfance reviennent. Celui qui était responsable l’est encore. Celui qui était absent l’est encore. Les hiérarchies d’il y a quarante ans — l’aîné qui gère, le cadet qui fuit, le petit dernier qu’on ne dérange pas — reprennent du service.
Ce n’est pas une fatalité. Mais c’est un mécanisme puissant, d’autant plus difficile à déjouer qu’on ne le voit pas arriver.
Claire, 47 ans, est infirmière à Lyon. Sa sœur Béatrice, 44 ans, vit à Paris. Leur père, 81 ans, vit seul à Bordeaux depuis le décès de leur mère. « Je gère tout : les rendez-vous médicaux, les courses livrées, les appels à la banque quand il ne comprend plus ses relevés. Béatrice appelle le dimanche, elle trouve que papa a l’air en forme, et elle rentre dans sa semaine. Ce n’est pas de la mauvaise volonté. C’est qu’elle ne voit pas ce que je fais. Elle ne peut pas le voir, parce qu’elle n’est pas là quand ça se passe. »
Ce que décrit Claire, c’est la charge invisible. Celle qui se passe entre les visites, entre les appels du dimanche. Les petites choses qui ne se racontent pas parce qu’elles semblent anodines — et qui s’accumulent.
Je comprends ce que dit Claire, et j’ai longtemps été Béatrice. Je suis à Paris pendant que mon père est à Hasparren, à dix minutes de chez mon Amama. Il passe voir si elle a mangé. Il rappelle quand elle n’a pas rappelé. Il s’occupe du chauffage en hiver. Il ne me le dit pas — je l’apprends parfois des semaines plus tard, par hasard. Pas parce qu’il s’en plaint. Parce qu’il ne voit pas pourquoi le dire.
Ce qu’on dit à la place
Dans les fratries, les conversations directes sur la répartition de la charge sont rares. On développe à la place un vocabulaire de l’esquive.
« Je suis moins disponible en ce moment. » (Depuis trois ans.)
« Tu fais ça tellement mieux que moi. » (Je n’ai jamais vraiment essayé.)
« Si tu as besoin de moi, dis-le. » (Ce qui transfère la responsabilité à celui qui porte déjà.)
« Je ne veux pas m’immiscer dans votre organisation. » (Il y a une organisation ?)
Ces phrases ne sont pas forcément prononcées avec mauvaise foi. Elles sont prononcées par des gens qui n’ont pas trouvé comment entrer dans quelque chose qui tourne déjà sans eux, ou qui ont peur de ce qu’ils découvriraient s’ils regardaient de trop près.
Ce que vivent ceux qui portent
L’aidant principal dans une fratrie vit quelque chose de particulier : une fatigue doublée d’une solitude. Pas la solitude du manque de contact — il est en contact constant avec le parent, parfois avec le corps médical, les services à domicile. Mais la solitude de porter quelque chose seul, dans une famille qui pourrait partager le poids.
« J’aime ma mère », m’a dit Nathalie. « Ce qui use, ce n’est pas de m’en occuper. C’est de m’en occuper en sachant que Thomas pourrait en faire la moitié, et qu’il ne le fait pas. Il y a une différence entre une charge qu’on a choisie et une charge qu’on porte parce que personne d’autre ne la prend. »
Ce que dit Nathalie, je l’ai entendu formulé de dizaines de façons différentes. Ce n’est pas de la rancœur. C’est une observation. Et une observation qu’on retient parce qu’on ne sait pas à qui la dire.
Peut-on en parler sans tout casser ?
Oui. Pas facilement. Mais oui.
La règle que les thérapeutes spécialisés dans l’accompagnement des aidants posent en premier : éviter les bilans cumulatifs. « Tu n’as rien fait depuis deux ans » ferme la conversation avant qu’elle commence. Ce qui ouvre, c’est le concret et le présent. « La semaine prochaine, il y a le rendez-vous médical jeudi. Est-ce que tu peux t’en occuper cette fois ? »
Ensuite : nommer les tâches invisibles. Pas pour accuser — pour rendre visible. Un tableau partagé, même sommaire, avec la liste de ce qui se fait (appels à la pharmacie, gestion des ordonnances, suivi des rendez-vous), peut suffire à changer la perception. Quand les frères et sœurs voient la liste écrite, beaucoup réalisent qu’ils n’avaient simplement pas conscience de son étendue.
Et puis créer des gestes accessibles à tous. Ce n’est pas tout le monde qui peut se libérer un après-midi en semaine pour un rendez-vous médical. Mais tout le monde peut envoyer une photo, un message vocal, un souvenir. Ces petits gestes ne remplacent pas la charge pratique — mais ils changent la qualité de présence perçue par le parent, et ils soulagent l’aidant principal de la pression d’être le seul lien affectif.
Des applications comme Claudette permettent à toute la fratrie de contribuer à ce fil quotidien — photos, messages, vidéos — directement sur la tablette du parent, depuis n’importe où. Ce n’est pas la répartition des tâches lourdes. Mais c’est un début de présence collective qui peut amorcer autre chose.
Ce qu’on fait de la rancœur
Nathalie et Thomas ont fini par se parler. Six mois après le message resté sans réponse, lors d’un week-end autour de leur mère. « Je lui ai dit : je ne peux plus continuer comme ça. Pas d’accusation. Juste ça. Il ne savait pas que c’était si lourd. Vraiment, il ne savait pas. »
Ce que dit Nathalie, je l’ai entendu dans beaucoup d’histoires : l’absent ne mesure pas. Souvent pas parce qu’il s’en fout — parce qu’il n’a jamais eu à mesurer. La charge ne s’est jamais rendue visible, alors il a cru qu’elle n’existait pas.
Ça ne résout pas tout. Thomas fait plus, maintenant — pas autant que Nathalie l’aurait voulu. Il s’est passé quelque chose dans leur façon de se parler qui prend du temps à réparer. Ces situations laissent des traces.
Mais elle ne porte plus seule. Et parfois, c’est ça qui compte.
Sources : Enquête DREES 2021 sur les aidants informels en France · Fondation de France, Baromètre des solitudes 2024 · Petits Frères des Pauvres, 3ᵉ Baromètre « Solitude et isolement quand on a plus de 60 ans en France en 2025 » (septembre 2025).
Photo : Nick Karvounis sur Unsplash.